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Islam


Fernand Dumont
L'anti-Sultan ou Al-Hajj Omar Tal du Fouta,
combattant de la Foi (1794-1864)

Nouvelles Editions Africaines. Dakar-Abidjan. 1979. 247 pages


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II. Le Maître (Cheikh)

2. La Khalwatiyya

Il est souvent fait mention, dans les récits concernant les traits de caractère d'Al-hâjj Omar, de son habitude de s'isoler avant toute décision, ou avant toute action, ainsi que de sa propension à demeurer seul, une fois l'action engagée. Il s'agissait là, en réalité, d'un trait d'ascèse, résultat d'une longue réflexion, et d'un grand effort de volonté.
Al-hâjj Omar avait acquis cette maîtrise de soi en pratiquant les enseignements et en appliquant les préceptes de la voie mystique appelée Khalwatiyya.
La Khalwatiyya fut primitivement fondée par un cheikh irano-caucasien, au XIVe siècle. Elle fut, au cours des siècles suivants, plusieurs fois revivifiée. Elle avait eu pour père spirituel Muhammad Al-Khalwatî (« le Solitaire »), ou, plus exactement, ce fut un disciple de celui-ci, Omar Al-Khalwatî, mort en 1397 ou 1398, qui en fut le véritable fondateur.
Les règles de cette confrerie, rigoureuses en matière d'ascèse, furent ensuite reprises et perfectionnées par Sayyîdî Al-Bashîr Al-Siddîqî, qui distinguait sept niveaux dans l'initiation des disciples, suivant le degré de purification et de libération de l'âme de ces derniers. Les dhikr-s, ou litanies jaculatoires de remémoration, étaient donc les suivantes :

Une tradition (hadîth) rapporte que c'est le Prophète Muhammad qui révéla le premier dhikr utilisé par le fondateur de l'Ordre (indépendamment de l'Attestation de foi), en conseillant à son gendre, 'Alî, de répéter le Nom d'Allah dans les endroits déserts, en fermant les yeux.
Plus tard, introduite en Égypte, la Khalwatiyya fut revivifiée, au XVIe siècle, par l'un des cheikhs-successeurs, avant de subir une autre rénovation marquante sous Al-Bakrî (1100-1152 H). Mais la plus importante de ces revivifications fut celle du célèbre Al-Dardîrî, cheikh d'Al-Azhar, ash'arite, de rite malékite. Il est à noter que ce cheikh fut en relations suivies avec les chefs de l'Afrique du Nord, et plus particulièrement avec le sultan du Maroc. Cette dernière renovation date du XVIIIe siècle.
Ces revivifications successives ne furent que des réanimations de la confrérie primitive, et seuls quelques détails pratiques furent peu à peu modifiés. Les néophytes durent prêter le serment dit de 'ahd al-yad ou « engagement de la main », et méditer sur les wird-s ou prières liturgiques extraites de :

A ces sujets de méditation et de récitation, s'ajoutait la remémoration jaculatoire, ou dhikr, des « Beaux Noms » d'Allah, tels qu'on les a mentionnés plus haut, et auxquels on ajoutait encore la « Prière pour le Prophète », prescrite par le Coran, ainsi que l'Attestation de foi.
La Sourate LXVII, Al-Mulk (La Royauté), glorifie Allah « qui a créé la Mort et la Vie pour éprouver lequel de vous est le meilleur en oeuvre: Il est le Puissant, l'Absoluteur » (verset 2) —, et dont la Création éblouit l'homme » (versets 3 et 4). A noter, plus particulièrement, le verset 6, au sujet des Impies : « A ceux qui ont été infidèles envers leur Seigneur, appartient le Tourment de la Géhenne — Quel détestable devenir ! » — Ces Impies « ont confessé leur péché. Extermination aux hôtes de Brasier ! » — Les versets 20 et 21 s'en prennent également aux Impies : « Les Infidèles ne sont que dans l'aveuglément». «Oui! les Infidèles s'obstinent dans la désobéissance et dans l'indocilité ». Enfin, le verset 29 est un acte de foi pour une action future : « Dis : Il est le Bienfaiteur. Nous avons cru en Lui, et, sur Lui, nous nous sommes reposés. Bientôt vous saurez qui est dans un égarement manifeste ! ».
Les Sourates CXII, Al-Ikhlâs (Le Culte), CXIII, Al-Falaq (L'Aurore), CXIV, A(l) -Nâs (Les Hommes), sont des prières conjuratoires, belles et saisissantes par le rythme et par leur pouvoir incantatoire. Les Sourates « L'Aurore » et « Les Hommes » sont appelées « Les deux Préservatrices », et celle de « La Royauté » elle-même a parfois porté le nom d'Al-Wâqiya, ou « La Préservatrice ». Blachère note également que la Sourate « Le Culte » a parfois été intitulée : Al-Tawhîd, ou « Proclamation de l'U nicité d'Allâh ». Son nom, Al-Ikhlâs, est un nom verbal qui signifie : « l'action de vouer un culte sincère et pur », c'est-à-dire, nécessairement, le culte caractérisé par le tawhid, dogme essentiel et absolu de l'Islam, particulièrement suivi par les Mystiques, qui tendent en effet à l'Unicité totale. Il s'agit d'un Credo, bref et puissant, à la portée de n'importe quel croyant :

« Dis : Il est Allah, Unique,
Allah, le Seul
Il n'a pas engendré et n'a pas été engendré,
N'est égal à Lui personne ».

Les versets utilisés dans la Sourate II sont tout à fait différents : le Coran est « Direction pour les Pieux » (verset 1), et « Ceux-là seront les Bienheureux » (verset 4). Le verset 283 semble assez prosaïque : il concerne les cautions, et l'obligation de restituer le bien d'autrui. Mais le verset 286 est susceptible d'expliquer l'évolution de la Khalwatiyya vers une ascèse modérée, que l'on retrouvera dans le Mouridisme sénégalais et dans le Tidjanisme « omarien ». Voici ce verset :

« Allâh n'impose à toute âme que sa capacité :
à chaque âme, ce qu'elle se sera acquis, et contre elle, ce qu'elle se sera acquis.
Seigneur !, ne nous reprends point si nous oublions ou fautons !
Seigneur !, ne nous charge point d'un faix accablant, semblable à celui dont Tu chargeas ceux qui furent avant nous !
Seigneur !, ne nous charge point de ce que nous n'avons pas la force de supporter !
Efface pour nous nos fautes ! Secours-nous contre le peuple des Infidèles! ».

Aux degrés supérieurs de l'initiation, le disciple peut atteindre à l'extase : mais celle-ci est purement psychique, et ne tombe pas sous la condamnation des oulémas, gardiens sourcilleux de l'orthodoxie. On notera, cependant, en Égypte, une certaine tendance à dévier vers une extase confinant à la « stupeur » obtenue par des moyens mécaniques, chez les disciples d'un cheikh khalwati appelé Dermidash, dont la tombe se trouve au Caire, dans la mosquee-zâwiya qui porte son nom.
Bannerth a noté que l'ensemble d'une « prière-méditation-remémoration » dure au moins quarante-cinq minutes. On doit réciter, en outre, certains wird-s ou prononcer certains dhikr-s, dans certaines circonstances particulières : joie, peine, danger, espoir, décision à prendre ... etc.
Les régles édictées ou revivifiées par Al-Dardîrî étaient en usage en Égypte, et ailleurs, au temps d'Al-hâj Omar, et elles le sont encore. Soucieux d'orthodoxie, Al-Dardîrî s'appuyait sur l'œuvre d'Al-Ghazzâlî : Ihya 'ulûm a (l)-dîn (Revivification des sciences religieuses), et l'on sait que cet auteur très célèbre avait réconcilié les mystiques (soufis) avec l'Islam légaliste des doctes (oulémas).
On ne sera donc pas surpris deconstater que la Khalwatiyya agit, sur les autres confréries, dans le sens du maintien d'une orthodoxie sans aucune compromission . Cependant, il est à remarquer qu'elle admet la doctrine de l'« acquisition » (kasb ou iktisâb) de l'oeuvre humaine, d'où naîtra le concept d'une certaine part de responsabilité de l'homme dans ses actes ici-bas : or, ce n'est pas cette doctrine qui a généralement prévalu en Afrique, mais bien celle de la prédestination absolue, tout comme de la pré-existence du Prophète Muhammad, par le biais du Nûr Muhammad ou « Lumière du Prophète », lumière muhammadienne, émanée d'Allah, et d'où émaneront les influx des prophètes et des saints. On reviendra sur cette notion d'« essence muhammadienne ».
La conduite des cheikhs, des disciples et des simples adeptes ou confrères, est régie par les mêmes règles que dans n'importe quelle autre confrérie orthodoxe. Seule est à rappeler la recommandation d'Al-Dardîrî : l'amour du croyant envers Allah et envers Son Apôtre est au dessus de son amour pour son cheikh, car l'amour éprouvé à l'égard du cheikh par son disciple n'est qu'un moyen, tandis que l'amour envers Allah ou Son Apôtre est une fin en soi, qui peut même devenir, pour l'ascète mystique esseulé, le but suprême de la vie terrestre. C'est là un trait capital 3. Les disciples doivent s'imposer, d'eux-mêmes, de ne penser qu'à Allah, pour obéir strictement à Ses commandements. Ils doivent, en conséquence, et le plus fréquemment possible, faire leur examen de conscience.
L'ascèse recommandée par la Khalwatiyya s'oppose à un retrait pur et simple de ce Monde. C'est une ascèse active, au contraire, qui autorise, et même oblige le mystique musulman khalwati à se mêler aux autres pour « faire le bien » et « plaire ainsi à Allah et à Son Apôtre », en « conduisant les autres vers Allah » 4. C'est pourquoi la Tuhfat al-îkhwân, ou « Trésor des Frères », qui contient les règles de la Voie, définit la crainte d'Allah, que doit éprouver le croyant, comme étant l'exécution stricte de ce qui est « impéré » par Allah, et la rigoureuse abstention de ce qui est prohibé par Lui, et même, à la limite, l'abstention de ce qui n'est que « toléré » ou « permis » 5.

Une telle crainte n'est pas passive, elle ne peut plus être l'attente du châtiment ou de la faveur d'Allah. Et ceci s'applique aux pensées comme aux actes.
On rappelle ici, ce quAl-Dardîrî a dit 6, en le retransmettant d'Al-Ghazzâlî 7 :

« Les actes intérieurs qu'Allâh nous a interdits sont :

sLes règles sociales édictées par la Khalwatiyya, ou qui s'en dégagent, sont celles-là mêmes qu'Al-Ghazzâlî avait déjà développées :

Dans l'ensemble de ses règles, cette Voie se révéla, toutefois, trop austère pour la masse, déjà bien deshéritée, de l'Afrique. Elle n'offrait, en effet, aucune récompense d'Allah : on y adore le Juge suprême pour lui-même, comme le faisait Râbi'a 9. Mais, en Afrique, l'Islam est resté plus près du « contrat » qui lie l'Homme à son Créateur : aux droits d'Allah, correspondent les droits de la créature, quand celle-ci respecte ses engagements et ses obligations envers son Créateur. La récompense promise est attendue, et parfois réclamée, même par des hommes de religion réputés saints 10. De plus, si quelques khalwati-s, disciples de Dermidash, allaient jusqu'à rechercher l'extase ou l'anéantissement physique par des danses rythmées, on sait que cela n'est pas toléré par les oulémas, et inacceptable en Afrique 11.
Envers la masse des adeptes, la doctrine de la Khalwatiyya fut donc ramenée à plus de tolérance, de pardon et de charité. Il y eut là, à n'en pas douter, un héritage venu de la Qâdiriyya, la confrérie des Pauvres.
Pour les détails, on notera seulement les prières nocturnes, et l'on sait déjà qu'Al-hâjj Omar s'y adonnait beaucoup, de même qu'il accomplissait souvent des jeûnes volontaires, et des veilles consacrées à la méditation ou à la réflexion, suivant en cela les enseignements pratiques de la Vole Khalwatiyya.
Le but suprême reste celui de toute confrérie musulmane orthodoxe, depuis la Qâdiriyya jusqu'à nos jours: d'une part, imiter la vie de l'Apôtre d'Allah, en s'efforçant de saisir et d'appliquer, en toutes choses, les « règles de Muhammad », al-âdâb al-muhbammadiyya, et, d'autre part, oeuvrer pour la défense et l'extension du domaine de l'Islam.
D'autres traits caractéristiques de la Khalwatiyya se retrouveront chez Al-hâjj Omar. Parmi eux, il s'en trouve qui auront été rejetés par d'autres confréries. Ce sera le cas, par exemple, de l'ambition de parvenir à la vision directe du Prophète, ou même d'Allah (par la mushahâda), et de franchir ainsi l'étape de l'Union à Allah (wisâl, jusqu'à l'anéantissement, semblable à la « stupeur» (tahayyur). Ces visions du Prophète ou du cheikh fondateur de la Tidjâniyya, en rêve ou à l'état de veille, qu'Al-hâjj Omar expérimentera personnellement, et qu'il admettra chez les autres, peuvent trouver une explication chez Dermidash. S'il y a là danger d'hétérodoxie, ce danger est, par ailleurs, contenu dans des limites acceptables, en raison de la stricte orthodoxie de la véritable Khalwatiyya.
Il est vraisemblable qu'Al-hâjj Omar aura été marqué par le wird khalwati , notamment en ce qui concerne la lutte contre les Impies, que l'on doit exterminer, puisque le Coran lui-même admet qu'ils s'obstineront toujours dans la désobéissance et dans l'incrédulité (prédestination absolue).
Mais il y a cependant divergence, on le verra plus loin, entre l'enseignement khalwati et l'expérience vécue d'Al-hâjj Omar, en ceci, que ce « cheikh de l'Ouest » admettra le concept de la Lumière muhammadienne, préexistante à tous les prophètes et à tous les saints, de même qu'il admettra, explicitement, le dogme du «sceau des saints », et qu'il fera de l'amour du disciple envers son cheikh un sentiment beaucoup plus contraignant et plus exclusif que ne semblait devoir le permettre la Khalwatiyya rénovée par Al-Dardîrî.
L'ascèse modérée, exempte de tout retrait définitif de la vie sociale (influence d'Al-Dardîrî) trouve également, chez Al-hâj Omar, son origine dans la Khalwatiyya 12.
Mais, pour nombre de détails, Al-hâjj Omar se placera, comme on va le voir, au dessus des règles de la Khalwatiyya, même quand il ne s'agira pas de la Tidjâniyya, puisque l'auteur du «Livre des lances» a fait, à son tour, oeuvre originale de rénovation et d'adaption.

Il reste, au-dessus de tout cela, que la Khalwatiyya a précisé la doctrine générale de l'Imitation du Prophète, qui a permis à la Mystique musulmane de jouer un rôle essentiel dans la diffusion de l'Islam, en conciliant, selon le voeu d'Al-Ghazzâlî, l'élan passionné de l'âme vers son Créateur, avec le respect raisonné du Dogme et de la Loi, et avec les nécessités de ce Monde.
Ainsi, la Khalwatiyya, née au XIVe siècle, transformée au XVIe siècle, et revivifiée au XVIIIe siècle, aboutit bien, pour l'essentiel, à une Mystique « minimiste », qui fait pratiquement de l'Imitation du Prophète le but à atteindre, même si elle maintient — par principe — l'ambition, théorique et lointaine, d'une union intime de l'âme avec Allah, dont on remarquera qu'elle est seulement appelée wisâl c'est-à-dire qu'elle n'implique plus d'indentité entre l'âme et Dieu, mais seulement la possibilité (limite) d'une conjonction (ittisâl) 13.
A la différence du cheikh Amadou Bamba, dont on ne sait s'il a subi l'influence de la Khalwatiyya directement ou par l'intermédiaire de la Sanûsiyya, c'est directement et personnellement qu'Al-hâjj Omar s'initia à cette Voie, aux meilleures sources possibles : celles d'Égypte et d'Arabie. La Tidjâniyya commença de remplacer la Qâdiriyya en Afrique subsaharienne dès la prime enfance de Omar. On va constater, sans peine, à quel point il est vrai que la Khalwatiyya a servi de « pont » entre la Qâdiriyya fondamentale et la Tidjâniyya rénovatrice, chez les « meneurs d'hommes » de l'Islam. Il ne faut pas oublier, sur ce point, que Sayyîdî Ahmad Al-Tidjânî, le Fondateur, avait été initié, lui aussi, et précisément en Egypte, à la Khalwatiyya, et qu'il en fut de même pour Sayyidî Muhammad Al-Ghâlî, l'ultime grand maître à penser du cheikh Omar. Il y a là plus qu'une tradition.

Notes
1. Var.: Dardûrî. Cf. E. Bannerth, 1967, p. 2. Depont et Coppolani, 1897, pp. 369-383.
2. Cf. Bannerth, 1967, p. 15.
3. Cf. Bannerth, 1967, p. 24.
4. Cf. « La pensée religieuse d'Amadou Bamba », et « Amadou Bamba, apôtre de la non-violence» in « Notes Africaines » (IFAN) no. 121, Janvier 1969, p. 20.
5. Cf. Bannerth, 1967, pp. 15 et suiv.
6. Cf. Bannerth, 1967, p. 22.
7. « Revivification des sciences religieuses ».
8. Les cheikhs africains ont tous repris à leur compte ces interdits, mais sans citer Al-Ghazzâlî ni aucun autre « transmetteur ». L'exemple le plus récent est celui d'Amadou Bamba.
9. Point n'est besoin au véritable croyant de la crainte de l'Enfer ou de l'espoir du Paradis : il doit aimer Allah jusqu'à s'oublier lui-même. Cf. Anawati (q. C.) et Gardet (Louis), 1961.
10. Cf. Amadou Bamba, déjà cité.
11. L'ascèse d'Al-hâjj Omar, tout comme celle d'Amadou Bamba, reste modérée, et conciliable avec les nécessités et les obligations de la vie en communauté.
12. Al-Dardîrî a énoncé que « la méthode mystique consiste à agir sur le plan des réalisations sociales ».
13. Cf. Dumont, « La pensée religieuse d'Amadou Bamba », déjà cité.

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